Formation d'État et particularisme en Afrique:
les relations des Diola au sud du Sénégal avec le pouvoir
central à Dakar.
par John Lucas Eichelsheim ©
publié : Afrika Focus, Volume 7, nr.3 , 1991
Les photos sont du Bukut à Mangagoulack en juillet
1991
© John Lucas Eichelsheim
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CLIQUE !
images d'un passé
pas trop lointain
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"Torture, the Casamance case" est le titre du
rapport d'Amnesty International de mai 1990. Depuis 1983 je viens
régulièrement en Casamance, région au sud-ouest
du Sénégal, coincée entre la Gambie au nord et
la Guinée-Bissau au sud. Hormis quelques lignes dans les journaux
Français, c'est la première fois que les confrontations
sanglantes entre les forces armées du Mouvement des forces démocratiques
de Casamance (MFDC) et l'armée nationale sont portées
à l'attention d'un grand public. Le MFDC étant un mouvement
séparatiste Casamançais dont la résurrection
de 1982 a fait des centaines de morts, sans compter les blessés
et un nombre élevé de réfugiés dans les
pays voisins, Gambie et Guinée-Bissau.
A la fin de l'année 1983 j'ai fait des
recherches dans la commune de Ziguinchor, capitale régionale
et plus grande agglomération de la région avec ses 150.000
habitants. Le sujet de mes recherches portait sur les lotissements
depuis 1976 des quartiers dits "spontanés ou anarchiques". Un
certain Mohammed Kounta, voisin et principal personnage dans mes recherches,
disparaît le 18 décembre et son corps, gravement mutilé,
sera retrouvé quelques jours plus tard (voir aussi Livre
Blanc, 1991). Pour moi ce fût un événement bouleversant
mais malheureusement il se trouva être une des premières
victimes civiles des affrontements entre partisans d'une indépendance
régionale et un pouvoir fortement centralisé à
Dakar.
Les explications les plus usitées sur la
naissance et la résurrection du MFDC font appel aux référents
géographiques, écologiques et économiques: ainsi
l'orientation marginale envers la métropole Dakar et en conséquence
le manque d'investissements aura crée un sous?développement
économique et culturel de la Casamance par rapport au reste du
Sénégal. Une autre raison de ce sous?développement
est la baisse significative de la pluviosité de ces dernières
années.
Le sentiment d'être traités comme
citoyens de seconde zone a poussé les Casamançais
à une aversion fondamentale de leurs compatriotes du nord. Non sans
raison. Les déclarations dans le quotidien "Le Soleil", porte-parole
du pouvoir, parlant d'un soulèvement de quelques paysans têtus
et simples, se réfugiant dans la brousse, excités et
soutenus par des puissances extérieures (les noms d'Iraq, de
Mauritanie et Guinée-Bissau sont cités) expriment le tout
premier comportement de Dakar. Qu'il ne s'agisse pas d'un tel groupement,
mais qu'il s'agisse plutôt d'une révolte populaire qui trouve
ses racines dans la trajectoire de la naissance de la République
du Sénégal, est le contenu de cette contribution.
Nous devrions premièrement nous demander
comment il est possible qu'une manifestation en faveur d'une indépendance
régionale puisse dégénérer en une confrontation
sanglante, et cela dans un pays comme le Sénégal,
image de la démocratie en Afrique. Est-ce que l'arène de la
politique démocratique, avec ses libertés de presse et
de partis politiques, ne donne t'elle pas suffisamment d'espace pour
canaliser les expressions de tels sentiments de mécontentement?
Dans cette contribution nous essayons, via une
analyse chronologique, d'analyser ces sentiments de mécontentement
et de montrer la dynamique et la force de tout le mouvement qui en découle.
Du point de vue historique nous aborderons par
une description de l'organisation de la société Diola
pendant la période pré-coloniale. Les Diola vivaient alors
sous une autorité très fragmentée, basée cependant
au niveau du village sur des liens de parenté et où l'accès
à la terre focalisait toutes les activités socio-économiques.
Nous évoquerons la période coloniale et post-coloniale
où les villages quasi autonomes s'organisent à travers
des rencontres socio-économiques voire politiques. Nous noterons
par ailleurs que les pouvoirs successifs à Dakar veulent de plus
en plus incorporer l'arrière-pays en imposant un diktat: la république
indépendante voit le jour en 1960. Nous évoquerons
également les mutations des anciennes formes d'organisation
suite à l'introduction de l'économie marchande dans
les villages. Le dynamisme de parenté veille à ce que
les enjeux politiques et économiques ne dominent pas les liens de
dépendance. Ainsi la logique d'une économie capitaliste d'argent
et une solidarité de parenté se côtoient. Cela explique
peut-être la façon sanglante dans laquelle se déroulent
l'expression de sentiments de mécontentement contre un Etat qui
veut ouvrir à tout prix l'arrière-pays afin d'imposer
une économie capitaliste. Parce que, l'aspiration des régimes
pour l'hégémonie via une action totalisante les rend
sensible à des modes populaires d'action politique (Bayart,
1979,1981,1983) avec des logiques pas toujours "rationnelles".
L'aspiration hégémonique du régime
de Dakar se caractérise par une centralisation très accentuée
du pouvoir. Les différences politiques peuvent se rassembler
dans un parti omniprésent grâce à un phénomène
typiquement Sénégalais: les tendances au sein du Parti
Socialiste. Cette contribution veut donner un exposé de la
confrontation entre l'État à tendance hégémonique
et la société Diola quasi anarchique mais avec des
sentiments profonds d'attachement pour une terre quasiment sacrée.
Afin de mieux comprendre ce processus, une analyse (historique) des
différentes formes d'organisation de la société Diola
est nécessaire. Ceux-ci forment le cadre de référence
des acteurs dans l'environnement des interventions de l'État.
- 2* La période pré-coloniale
- 2.1. La région de Ziguinchor
Située au sud-ouest du Sénégal,
séparée du "nord" du pays par la Gambie, l'ancienne région
de la Casamance couvre 28 350 km², soit 14,4% du territoire et
compte environ 1 million d'habitants. De 360 kilomètres de long
et une centaine de kilomètres de large, elle est en outre limitée
à l'ouest par l'océan Atlantique, au sud par la Guinée-Bissau
et la Guinée-Conakry. Les populations dominantes sont les Diola,
les Mandingues et les Peuls (29, 14 et 28%) et seulement 2% se déclarent
Wolof, l'ethnie majoritaire au nord.
Le découpage administratif de 1984 a crée
deux régions: la région de Ziguinchor à l'ouest
(ancienne Basse-Casamance) avec Ziguinchor comme capitale et à
l'est la région de Kolda (ancienne Moyenne et Haute-Casamance)
avec Kolda comme capitale. L'environnement de la région de Ziguinchor
est caractérisé par le vaste estuaire de la Casamance
avec ses mangroves et ses marigots. Son milieu est de type soudano-guinéen
et connaît une pluviométrie d'une moyenne de 1 200 mm,
permettant une riziculture en zones de mangrove datant de plusieurs
siècles.
Les Diola forment un ensemble très divers
de différents groupes:
'..plusieurs essais de classement des populations
Joola furent élaborés. Bérenger?Féraud
releva l'existence de neuf groupes Joola et Maclaud au début du XXe
siècle en énuméra dix. Plus récemment, L.V.Thomas,
s'appuyant sur des considérations anthropologiques et historiques,
a proposé le classement suivant:
Sur la rive gauche de la Casamance, les Flup autour d'Usuy,
les Jamat, appelés autrefois Ayamat autour des villages d'Efok
et de Yutu, les Joola?Haer dont le centre principal est Kabrouse, les
Joola de Jembering, ceux de la Pointe Saint?Georges (les Banjars de
Hecquard), le groupe de Brin?Seleki et les Bayot.
Sur la rive droite, Thomas compte neuf groupes mais il
préfère donner une classification plus simple et distingue
les Blis?Karones à l'ouest et les Joola du Fooni à l'est'
(Roche, 1973:29).
Les villages Diola sont grands (entre 500 et 7
000 habitants) et se caractérisent par une grande autonomie
politique, économique et religieuse. Ils sont endogames et les
relations entre eux, limitées au minimum, sont souvent hostiles.
L'enjeu étant le bétail, les prisonniers de guerre (qui
sont la plupart du temps troqués contre du bétail) et
l'accès aux rizières (vd. Klei, 1982:61 ev; Roche, 1973:33
ev; Pelissier, 1966:673 ev.).
La riziculture en zones de mangrove exige beaucoup
de labeur (construction et entretien des digues; retournement des sols
avec le "kayendo", etc.) et il s'y ajoute que les rizières ne
sont pas abondantes. Pour l'Afrique, plutôt caractérisée
par une culture de "slash and burn" ou les terres n'ont presque pas
de valeur, cela est une exception. En Casamance, le manque de bonnes rizières
et le labeur nécessaire, leur donne une valeur importante.
En conséquence, les personnes qui ont accès
à ces terres ont une certaine autorité. En plus, la notion
que des générations ont donné leur labeur pour
ces rizières, leur donne encore une valeur supplémentaire.
Tout cela détermine le comportement des Diola envers les autres
populations.
'Il n'y a qu'un groupe ethnique qui
se déclare plus ancien qu'eux (les Diola, J.L.E)...., ce sont
les Baïnouck. Tous les autres: Mandingue, Mandjak, Mancagne,
Wolof, Peul, se savent étrangers, parfois immigrés de
très fraîche date. La notion d'autochtones appliquée
aux Baïnouck et aux Diola et celle d'immigrants appliquée
à tous les autres, pour conventionnelle qu'elle apparaisse
aujourd'hui, recouvrirait une double réalité, d'une
part l'importance numérique relative des groupes humains, d'autre
part la conscience que ceux?ci éprouvent ? et traduisent
géographiquement par la prise de possession et l'aménagement
du sol ? d'être ici chez eux depuis des temps très reculés
ou d'être des étrangers infiltrés depuis peu'
(Pelissier, 1966:651).
Cette division claire entre autochtones et nouveaux
venus (de la même ethnie ou non) joue un rôle très
important dans l'organisation de la société Diola.
L'accès à la terre, qui détermine également
l'accès à la nourriture et l'établissement des
nouveaux venus, marque pour toujours les relations entre autochtones
et allochtones, dans lesquelles les allochtones seront toujours inférieurs
(sur le plan politique et religieux). Cette opposition multiple et complexe
peut être synthétisée par "le système d'adjiati".
- 2.2. L'organisation sociale des Diola
Quand on recherche le facteur déterminant
de l'organisation de la société Diola on constate assez
vite trois oppositions sociales:
*1- l'opposition des anciens aux jeunes
*2- l'opposition de sexe
*3- l'opposition entre autochtones
et allochtones
ad. 1** la terminologie "anciens" et "jeunes"
doit être perçue dans le contexte de catégories
sociales et non des catégories biologiques: les "anciens" sont ceux
dont dépendent d'autres (jeunes parents, femmes de parenté
par mariage, clients). Ainsi les femmes sont associées au terme
"les jeunes" (Geschiere, 1985:339). L'autorité des "anciens"
est basée sur deux fondements: le pouvoir de déterminer
l'accès à la terre (moyen de production rare) et la circulation
de la main d'oeuvre entre les communautés de production. Avoir
autorité sur les jeunes femmes leur permet de contrôler
toute la vie des jeunes: les hommes sont ainsi dépendant pour
leur propre reproduction.
Les différents éléments de
prestige forment le pilier de ce cycle de reproduction. Avant que
les hommes puissent se marier ils doivent passer par des rites d'initiation.
Ceux-ci ont lieu dans le bois sacré le plus important du village,
le Kareng, et avec un intervalle de 25 à 30 ans. Pendant ces "Bukut"
l'élément de prestige par excellence, les bovins, est
détruit (lire mangé) en très grandes quantités.
et seuls les anciens peuvent disposer du surplus des rizières
patrilinéaire et le troquer contre les bovins. En ayant
le pouvoir du choix de la date des "Bukut", les anciens déterminent
le moment du mariage des jeunes et par conséquence leur accès
à la terre.
ad. 2** l'opposition de sexe n'est pas
hiérarchique mais plutôt complémentaire: les hommes
possèdent les rizières, mais les femmes le riz. La division
stricte du travail dans la riziculture (les hommes travaillent la terre
et les femmes récoltent) rend l'un dépendant de l'autre dans
le processus de production.
ad. 3** Enfin, le pouvoir des anciens sur les jeunes
n'est pas seulement basé sur l'accès aux rizières
rares et à la monopolisation des femmes nubiles mais davantage
sur le culte des ancêtres. Ce dernier est très manifeste
dans la relation hiérarchique entre les familles fondatrices
d'un village et ceux qui sont venus plus tard, entre autochtones et allochtones.
Un village est composé de plusieurs patrilignages. Chaque patrilignage
a ses propres rizières, habite un domaine bien défini
du village (quartier) et possède son propre autel. L'autel de
la première famille, géré par le patriarche du
premier lignage, est le plus important du village. Cet autel de village
ou bois sacré (Kareng) n'est souvent pas plus qu'un groupement
dense d'arbres autour d'un grand arbre. C'est ici que les rites d'initiation
de tout villageois ont lieu ainsi que les réunions secrètes
politiques.
Dans la vie quotidienne, cette hiérarchie
entre lignages est marquée par l'attribution caractéristique
de la terre. L'attribution de ces terres cultivables résulte
d'un tissu de liens de dépendance avec au centre le patriarche.
Il est le gérant-doyen des terres du patrilignage et peut prêter
une partie de ces terres à une famille immigrante. Un étranger
qui veut s'installer dans un village doit obligatoirement s'adresser
à un chef de lignage qui pourra l'héberger temporairement
et lui prêter des champs et des rizières. Entre hôte
(adjiati) et étranger (adjaoura) se développent ensuite
des liens de dépendance, mais avec une forte notion de parenté.
Cette relation diverse, complexe et multiple peut être résumée
par le terme de système d'adjiati et continue à se reproduire
en milieu urbain quoique sous une forme adaptée puisque la terre
est devenue un objet économiquement valorisé.
La naissance des quartiers périphériques
autour des nouveaux centres urbains est comparable. Le résultat
est que ces quartiers dits "spontanés" ou "anarchiques"
par les autorités urbaines se développent bien selon des critères
spécifiques. L'attribution des terres joue un rôle important
dans l'organisation sociale de ces quartiers qui se développent
selon un dynamisme que nous avons rencontré aux villages, mais
adapté aux nouvelles conditions. Les habitants considèrent
leurs terrains "squattés" (selon les autorités) comme
étant donné en usage par leur adjiati, qui en conséquence
doit protéger cet arrangement. Cette protection et donc une
certaine sécurité d'habitat ne perd rien de sa valeur
(dans les yeux de ces habitants) quand leur adjiati commence à
vendre à grande échelle (et pour un bon prix) son patrimoine.
Les deux dernières décennies, le
pouvoir central à Dakar essaye de contrôler de plus en
plus ce dynamisme. En 1964 il utilise une nouvelle arme dans la bataille
pour l'hégémonie: la loi sur le domaine national. Vu l'importance
de l'attribution de la terre en société Diola, le souci
pour une hégémonie sera disputé le plus clairement
autour de cet enjeu.
Bukut Diola
- 3* Un processus de transformation: le temps
colonial et les premiers pas d'une politisation de la société
Diola.
Peu après leur arrivée, les Français
introduisent l'arachide comme principale culture rémunératrice
(cashcrop) au nord-est du Sénégal. Grâce à
une organisation sociale très hiérarchisée
et l'importance de la monoculture de l'arachide, les marabouts des grandes
confréries islamiques ont gagné une influence énorme
au sein du pouvoir central à Dakar. Plutôt que de répartir
des fonds pour développer le grenier du Sénégal,
in casu la Casamance, des grosses sommes sont investies dans le bassin
arachidier. Ce pouvoir de quelques hommes n'a jamais existé
en Casamance avec une organisation sociale quasi anarchique. Comme nous
avons vu plus haut, c'était très rare de trouver en pays
Diola une organisation qui dépasse le niveau villageois.
Principalement due à la migration, une base
politique pour des leaders régionaux en Casamance se forme dans
les années cinquante. Les migrations (saisonnières) sont
un phénomène ancien en Casamance. Depuis longtemps le surplus
de riz était troqué en pays Mandingue contre les bovins.
Après la pacification de la région en 1917 beaucoup
de jeunes partent à la recherche du travail rémunéré,
qu'ils trouvent surtout en Gambie et au nord-est (vd. Klei, 1989).
La création d'écoles dans certains villages vers les
années 1930 à 1940 provoque ensuite le départ
des jeunes garçons instruits. Des successeurs d'associations
villageoises, comme par ex. les groupes d'âge, parmi les étudiants
à Dakar et Paris vont atteindre un niveau régional et
même ethnique (Coquery? Vidrovitch, 1985:76). Dans les grands centres
urbains des groupements "d'être entre nous" se manifestent contre
"les autres" et une division ethnique est créée. Mécontent
de la politique et des leaders de cette époque au Sénégal,
ces étudiants vont former une opposition aux pouvoirs locaux.
A la fin des années cinquante, quelques
étudiants à Dakar et ressortissants de Casamance, forment
le Rassemblement des Associations de Boulouf (R.A.B.). C'est la première
étape vers des organismes à une plus grande échelle
et qui rassemblent quelques villages, puis un département, une
région, une ethnie. Ils commencent à organiser des bals à
Dakar et envoient l'argent aux villages. C'est un grand succès. Dans
les villages on commence à faire de même et l'argent est investi
dans les infrastructures villageoises. Une autre association, plus dynamique
encore, voit le jour: Bouloudji (région de Boulouf, réveille
toi!). Celle-ci demande aux pouvoirs locaux des investissements dans
leurs villages, les obtient et génère ainsi une position
de pouvoir qui sera intéressant pour les futurs politiciens
de la région.
Juste avant l'indépendance, période
très tumultueuse dans l'arène politique du Sénégal,
quelques politiciens de Casamance se réunissent pour défendre
les intérêts de leur région. Le Mouvement des Forces
Démocratiques de Casamance (MFDC) entre dans l'arène
de la politique nationale pour la première fois le 17 juin 1951
à l'occasion des élections de l'Assemblée Nationale
Française. Léopold Sédar Senghor avait fondé
un nouveau parti le 27 octobre 1948: le Bloc Démocratique Sénégalais
(BDS), indépendant du parti socialiste français et fédéraliste.
Senghor cherchait et trouva, conformément à la politique
de diviser pour régner, un support entre des personnalités
religieuses et des politiciens locaux. La façon dont le BDS
allait mûrir, déterminera toute la politique Sénégalaise
où clientélisme et marchandage sont à l'ordre
du jour:
'.. le Bloc Démocratique s'est
attaché une très large part de ses militants, non par
adhésion individuelle, mais à la suite de négociations
avec les chefs de groupes ethniques ou de notables religieux. Il
a utilisé à son profit toutes les formes de regroupement qui
se sont substituées au clan familial depuis le début de la
colonisation. Ralliant le responsable de chacun de ces groupes, il obtenait
l'adhésion de la totalité des membres du groupe..'(Zuccarelli,
1970:47).
Ainsi, toute la région du Sine-Saloum,
densément peuplée, rejoint le BDS seulement parce que
son leader, Ibrahima Seydou N'Dao, avait quitté la faction
Sénégalaise du parti socialiste français, la SFIO
(Section Française de l'Internationale Ouvrière)
du juriste Lamine Gueye pour rejoindre Senghor (Zuccarelli, 1970:48).
En Casamance avec son pouvoir fragmenté, ne trouvant pas des
hommes politiques d'une telle importance, le BDS n'a jamais pu avoir
un tel support et n'a jamais pu se créer une base importante.
En 1954 un autre groupe local d'une importance assez grande, quitta
le BDS, le Mouvement Autonome de la Casamance (MAC), autour de Assane
Seck. Suit une période confuse et troublée dans laquelle
des groupes de pouvoir avec une base locale se réunissaient ou
se détachaient des partis politiques nationaux. Le BDS devient
Bloc Populaire Sénégalaise (BDS), qui à son
tour devient Union Progressiste Sénégalaise (UPS) avec
lequel Senghor participa à l'indépendance. Aussi après
l'indépendance l'arène politique au Sénégal
reste agitée, mais on peut tout de même remarquer deux
constantes: une concentration énorme du pouvoir au sein de l'UPS
(le 27/12/1976 devenu Parti Socialiste) et une critique constante et
féroce de la politique de ce pouvoir du côté des
régions avec des sentiments fortement régionaux, comme
la Casamance (Zuccarelli,1970:130). En leur proposant des postes au
gouvernement, Senghor pouvait de temps en temps charmer des politiciens
de la Casamance, mais leur base était petite et les fluctuations
du pouvoir politique grandes. Afin de satisfaire leur base, bien que
limitée, les nombreux petits politiciens lui promettaient des
investissements et infrastructures. Le résultat était un saupoudrage
et manque d'efficacité de ces investissements.
- 4.1. Investissements et l'arène
politique en Casamance
Peu après l'indépendance du 21 août
1960, le gouvernement Sénégalais imposa des plans quadriennaux
afin de sortir l'économie de la monoculture d'arachide. Les
régions du Fleuve et de la Casamance devaient fournir le riz, nécessaire
pour satisfaire la demande des villes et du bassin arachidier. Les bureaux
d'études français prônaient le développement
économique comme remède au retard socioculturel de
la Casamance.
Les investissements intérieurs avaient un
budget très limité, étaient en plus mal gérés
et guidés par les intérêts particuliers des politiciens,
notables, religieux et chefs coutumiers:
'in the process of party and power
consolidation in the 1960's, and because of the adherence of most of
its members to consensual decision?making, government used resources from
the capital budget to respond to local interests and particularist demands
made by deputies, UPS local leaders, and marabouts' (Carvalho, 1983:176).
Ce n'est donc pas étonnant que les plus grands investissements
ont été effectués dans les régions densément
peuplées comme le Cap Vert et le Sine-Saloum.
Les investissements dans la riziculture en Casamance
venaient surtout de l'extérieur. Les documents du Ministère
du Plan (1967,1977), du Fonds d'Aide et de Coopération (FAC,
1961) et de l'European Development Fund (EDF, 1981) montrent que 69% des
investissements dans la riziculture en Casamance provenaient du FAC, EDF,
Pays-Bas, World Bank et USAID (Carvalho, 1983:171). Ces bailleurs de
fonds étaient gênés par une bataille féroce
entre les tendances au sein du UPS/PS. Deux cadres du projet hollandais
ILACO, près de Ziguinchor, parlent d'une répartition
injustifiée des investissements vers des villages où
quelques politiciens du UPS avaient leur fief et n'avaient rien à
voir avec l'efficacité du projet. Les noms de Louis Dacosta,
Robert Sagna et surtout Mamadou Abdoulaye Sy, Maire de Ziguinchor au
début des années quatre-vingt, sont cités (Carvalho,
1983:180). L'évocation de cette guerre des clans au sein du PS
en Casamance sera faîte plus loin.
L'aspiration de l'État à l'hégémonie
l'obligea à faire attention aux conditions politiques instables
de la Casamance où naquit une opposition croissante envers
la "colonisation nordiste" de la région due à l'éclosion
de l'identité Diola. Quelques facteurs extérieurs
ont accéléré ce renouveau ethnique des Diola au début
des années soixante-dix: une immigration croissante d'autres
ethnies due à la sécheresse au nord du pays et la guerre
pour l'indépendance en Guinée-Bissau. Les confrontations
entre le Partido Africano de Independencia da Guiné e Cabo Verde
(PAIGC) et les Portugais ont dans la seule année 1972 chassé
71.470 réfugiés de l'autre côté de la frontière
(Carvalho, 1983:211). Cette guerre a en outre causé le stationnement
d'un grand contingent de soldats Sénégalais dans la région
et des affrontements à la frontière ont coûté
la vie à plusieurs villageois Sénégalais. Avec
la sympathie des Casamançais pour la lutte du PAIGC, les populations
ont pris de plus en plus en aversion "l'armée d'occupation Sénégalaise"
dans leur région. La limite a été atteinte au
moment ou l'armée s'est impliquée dans le "déguerpissement"
d'un terrain pour le Club Méditerranée dans le village
Cabrousse en 1972.
Afin de pouvoir canaliser cette aversion - ce
qui n'était apparemment pas possible via des tendances politiques
- le gouvernement fût appel à une association à
caractère fortement Diola, "le Karambenór" (entre-aide en
Diola). Les membres étaient des vieux notables et anciens fonctionnaires
d'État. Au travers d'eux, le gouvernement voulait réanimer
et en même temps politiser les anciennes structures d'organisation
de la société Diola. Encore une fois, Dakar croyait pouvoir
maîtriser toute la société Diola en incorporant
quelques notables Diola. Cela devait échouer.
- 4.2. les lotissements: exemple d'une
pénétration de l'État
La commune de Ziguinchor est passé en une
soixantaine d'années d'un village de pêcheurs avec
1 300 habitants en 1921, à une métropole régionale
avec plus de 150 000 habitants. La croissance est comprise entre 4,5% et
7%, dont la moitié est causée par l'immigration (Bruneau,
1979:109 et Plan Directeur, 1982). Pendant des années, cet
accroissement est intégré à l'environnement urbain
sans démarches particulières des autorités: seulement
en 1952 et 1972 quelques restructurations d'anciens quartiers ont lieu.
Ainsi, des nouveaux venus sont dirigés vers la périphérie
de la ville ou ils doivent eux-mêmes trouver une emplacement pour
se loger.
En 1964 intervient une réforme législative
qui change complètement le processus de transformations foncières:
la loi sur le domaine national. Cette loi instaure un domaine national
dont l'État est le gérant. Toutes les terres qui ne
relèvent pas des statuts fonciers introduits par le colonisateur
(titres privés, domaines privé et public de l'État)
constituent de plein droit le domaine national (voir G. Hesseling,
et. al.). La plupart des terrains ou l'expansion de la ville de Ziguinchor
a lieu, fait partie du domaine national. En 1969, les autorités
décident de manipuler la croissance sauvage en instituant un
plan de réaménagement de la ville: le plan d'Urbanisme.
Ici, les quartiers sont divisés selon un damier en larges routes,
espaces verts et lots d'environ 400 m². Le plan prévoyait
une transmission en temps et en phases de ces plans sur papier à
la réalité: avec des bornes on marquait tout sur le terrain.
On laissait au moins une période entre deux hivernages aux habitants
pour s'adapter (in casu déguerpir si la maison se trouve sur
une route ou espace prévu pour autre chose). En revanche ils
reçoivent une attestation officielle (ticket) pour l'occupation
du lot. Le nom et le numéro du lot son marqués sur le
ticket et inscrits au cadastre. Ces tickets étaient distribués
juste après le placement des bornes afin de montrer aux habitants
leurs "nouvelles" possessions. Des politiciens locaux du Parti Socialiste
avaient une grande influence dans la Commission d'Attribution des Lots
(Eichelsheim, 1986: 53 e.a.). Ceci avait de grandes conséquences
car au même moment un affrontement féroce se déroulait
à Ziguinchor entre tendances au sein du Parti. Les leaders d'une
tendance se permettaient tout pour se procurer des partisans, même
l'escroquerie des droits traditionnels sur la terre.
L'antagonisme pour l'hégémonie politique
coûte beaucoup d'argent aux leaders des tendances. Le déroulement
du processus de lotissement pouvait être une solution: la densité
de l'habitat dans les quartiers lotis était basse et les lots
attribués petits par rapport à l'ancien habitat. Après
le lotissements il restait donc des lots non-distribués (ce
nombre pouvait être augmenté en attribuant moins de lots
qu'un opposant politique en a droit ou même aucun). Les lots restants
sont donnés aux partisans ou vendus . En 1983, ces lots officiels
représentaient déjà une valeur de 20.000 FF.
Cette redistribution des terrains est contraire
à la forme d'organisation des quartiers, qui ont justement la
terre comme liant. D'une manière analogue à l'organisation
spatiale d'un village, comme nous l'avons montré au paragraphe
2.2., les patriarches des lignages du village Diola voisinant devenaient
adjiati et leurs adjaoura à leur tour devenaient adjiati pour
les immigrés urbains qui cherchaient un endroit pour habiter. Ainsi
la terre des lignages villageois était engloutie par une ville affamée
d'espace. Mais le droit de la terre dans le quartier fait toujours
référence au village ou aux premiers habitants (d'une manière
analogue aux relations de pouvoir en permanente évolution dans
l'opposition autochtone - allochtone dans les villages Diola, un adjiati
de la première génération est plus important et
a plus de pouvoirs qu'un adjiati des générations suivantes).
Les interventions de l'extérieur, comme les lotissements
par les autorités et manipulés par des politiciens, deviennent
émotionnelles parce que ces acteurs ne perçoivent pas
le dynamisme de l'organisation sociale, liée à ce morceau
de terre.
En effet, l'adjiati avait donné à
son adjaoura l'usufruit de la terre et avait en le faisant établi
un arrangement de parenté et donc de protection. La position
de l'adjiati devient intenable au moment où le rôle de
parent et de politicien se réunissent.
Cette politisation du système d'adjiati
n'est pas si étrange que ça: l'adjiati a réuni autour
de lui des partisans en leur donnant l'usufruit d'un morceau de terre. La
réunion des partisans autour d'un personnage le rend attrayant pour
des politiciens locaux et même nationaux. Assez souvent les fonctions
de Responsable Politique et adjiati sont réunies en un seul
personnage. Quand celui-ci n'a pas répondu, selon ses adjaoura,
à l'attente des deux rôles, il a perdu toute autorité.
Alors, il y a des fortes chances pour que son adjaoura se révolte
contre lui et son entourage. Cette révolte peut s'accompagner de
sentiments de déception extrêmement violents vus les
liens de parenté entre adjiati et adjaoura qui sont impliqués.
Bukut Diola
Comme il fallait s'y attendre, l'attribution des
lots de façon arbitraire s'est heurté à une résistance
sans bornes des habitants des quartiers ciblés. Leurs plaintes
ne pouvaient pas être écoutées par le personnage
qui s'occupe traditionnellement de cela, l'adjiati, parce que celui-ci
est impliqué dans l'affaire jusqu'au cou. Ceci conduit alors une
accumulation de protestations. Celles-ci sont de plus en plus accompagnées
par une violence qui se dirige davantage vers le pouvoir à Dakar,
perçu comme protecteur des allochtones qui, eux, n'aspirent qu'à
occuper les terres des ancêtres. Sur l'avis de notables locaux,
le Gouverneur, en tant que plus haut représentant du gouvernement,
a demandé l'aide d'une juridiction locale et acceptée
par les populations. Il saisit l'association Karambenór, récemment
fondée par des notables Diola, anciens fonctionnaires d'État.
Les plus grands conflits émanés de l'antagonisme de l'attribution
des lots sont recensés et évalués par le Karambenór.
Du 16 février 1982 au 5 juillet 1983, le Karambenór a
évalué 5 171 attributions de lots et résolu
1 558 litiges (voir Eichelsheim, 1986: 104). La procédure ressemble
beaucoup à la juridiction des conseils de sages dans les villages
Diola: après de longues palabres sort un jugement de Salomon,
accepté par tous les partis. Néanmoins, les causes profondes
des litiges, in casu le droit foncier coutumier, ne sont jamais atteintes
et en conséquence aucune solution n'est définitive.
En analysant la naissance d'un quartier périphérique
nous avons fait le constat que les immigrants passent forcément
par l'intermédiaire d'un adjiati afin de se procurer un pied-à-terre.
Ce processus est autonome et dynamique. Cependant tout cela a été
singulièrement négligé par les autorités
et les politiciens pendant leur intervention lors des lotissements.
Ainsi des habitants pouvaient être expropriés de leur terrains
sans que leur adjiati puisse ou veuille riposter. Les litiges qui ont
suivi, ont été mal gérés par l'association
Karambenór qui s'est beaucoup plus attelée à chercher
le consensus que de résoudre les problèmes au mieux et
définitivement. Ceci fait qu'on peut donc s'attendre à
ce que les prétentions latentes sur un terrain litigieux ressurgissent
un jour.
Nous pouvons considérer le MFDC comme l'émanation
des toujours existantes formes d'organisation de la société
"traditionnelle" Diola. Ce MFDC émerge d'une protestation collective
et enflammée contre l'aspiration à l'hégémonie
de l'État. A l'instar du pouvoir politique des marabouts dans
le bassin arachidier le Gouvernement cherchait en Casamance des leaders
parmi les Diola. La récupération de ces leaders devait
avoir comme résultat l'hégémonie de l'État
de la région complète. L'exemple étant le reste
du Sénégal où se trouvaient des sociétés
fondées sur une organisation strictement hiérarchisée.
Cela n'existait pas en pays Diola avec ses pouvoirs fragmentés.
Bien que ceux-ci aient subi des transformations importantes durant les
périodes coloniale et post-coloniale, le pouvoir ne s'est
jamais établi à partir des liens de dépendance
autour d'un personnage clé qui gérerait un ou plusieurs
pouvoirs supérieurs (religion, politique, etc.).
Les différents régimes à Dakar
accordaient des pouvoirs à certains personnages qui, selon la
population locale, n'avait pas le droit d'accumuler une telle concentration
de pouvoir. Considéré comme ridicule par les Diola, cet
état de fait était cependant accepté tant qu'il
y avait des bonifications personnelles (au niveau du lignage, du quartier
ou du village). Mais dès que cette concentration de pouvoir allait
agir contre leurs intérêts ils réagissent aussitôt.
En temps qu'individu d'abord ensuite en temps que collectivité.
Ainsi le MFDC peut être perçu comme
la somme de l'organisation sociale de ces expressions de protestation
locale. Mais en même temps ceci démontre aussi la faiblesse
de l'organisation intérieure du MFDC. Vue l'histoire anarchique
de la société Diola il ne faudrait pas s'attendre à
ce que le MFDC devienne une entité. Ainsi, il n'est donc pas
surprenant que le livre blanc du Gouvernement sur les événements
en Casamance (22/01/1991) et le rapport de Amnesty International
(janvier 1991) fassent cas de certains meurtres liés à
des règlements de compte personnels ou politiques.
Par leur affinité pour la terre et leurs
ancêtres, les Diola ont des liens étroits avec leur village
natal et ainsi avec son organisation sociale. Encore de nos jours,
toute la diaspora se rassemble tous les vingt ou vingt-cinq ans pour
participer aux rites de circoncision. Ministre, maçon ou agriculteur,
tous viendrons pour se soumettre à l'autorité du village.
Voici la force de la solidarité par le biais de la parenté.
L'organisation sur la base de la parenté est très
dynamique et loin d'être statique. Nous l'avons montré
en attirant l'attention sur les oppositions internes. L'intérêt
de cet angle de vue - sur la base d'une approche anthropologique
et historique y compris des notions marxistes - doit être clair
après cette contribution. Nous avons accentué les oppositions
internes de l'organisation de la société Diola et avons
fait une analyse historique du processus de l'aspiration à l'hégémonie
des différents régimes à Dakar. Le greffage de nouvelles
relations politico-économiques - sous la forme de la formation
d'état ou les processus de transformations foncières
- sur l'organisation sociale Diola ne se déroule pas sans problèmes.
Une description des circonstances spécifiques de ce greffage doit
permettre une meilleure compréhension des récentes et
sanglantes confrontations en Casamance, résultats d'une symbiose,
pour le moment ratée.
Amsterdam/Ziguinchor, mars 1991
© John Lucas Eichelsheim